Une grande fille

Kantemir Balagov, 2019, Russie, DCP, version originale russe sous-titrée français, 137', 16/16 ans

DI à 20:45

Description

À peine deux ans après «Tesnota», le jeune Kantemir Balagov (tout juste âgé de 27 ans!) signe un second film à travers lequel on voit se profiler un auteur tourmenté par une problématique bien spécifique: la condition des femmes au sein d’une société radicalement patriarcale. Après une communauté juive orthodoxe dans son premier film, c’est cette fois la Russie de la Seconde Guerre mondiale qui devient le contexte dans lequel vont évoluer ses héroïnes. Mais avant de traiter de celles-ci, il est bon de s’attarder sur la façon dont le cinéaste évoque cette période sombre à l’écran. Outre l’influence évidente que peut avoir la mise en scène d’Alexandre Sokourov sur celle de Balagov, il est indispensable de saluer le travail effectué par Kseniya Sereda, la cheffe opérateur âgée elle aussi d’à peine 25 ans, et qui permet à chaque plan de jouir d’une lumière qui l’assimile à une magnifique peinture naturaliste. Ce fabuleux rendu pictural ne fait qu’accentuer le propos, puisqu’il ajoute à la froideur mortifère propre à l’univers dans lequel évoluent Iya et Masha.

Même si, dès l’intervention de Sasha, un infirmier puceau et timide, le scénario s’apparente à un triangle amoureux, la place des deux femmes dans la narration reste centrale. Il est rare que des films de guerre accordent un rôle aussi privilégié à des héroïnes. Mieux encore, la bisexualité latente qui se révèle entre elles apparaît comme un élément tout aussi transgressif dans les années 40 qu’aujourd’hui, quand on connaît la terrible homophobie qui ravage la Russie. Les thématiques abordées, que sont le droit à l’avortement et, plus globalement, la liberté pour les femmes de disposer de leur corps, se révèlent ainsi des problématiques très modernes, aux antipodes de l’aspect visuel très «classique» du film. Toute l’intelligence du long métrage est certainement là, dans cette capacité à traiter de questions et à faire évoluer des personnages qui ne sont pas dans leur élément, de la façon la plus éblouissante qui soit. – Julien Dugois, aVoir-aLire.com