Echo

Rúnar Rúnarsson, 2019, Islande/France/Suisse, DCP, version originale islandaise sous-titrée français, 79', 16/16 ans

Toujours à l'affiche

Description

Dans le champ, l’ensemble des 400 personnes retenues par Rúnar Rúnarsson pour les 56 plans qui composent Bergmàl! Chacune engagée à jouer un personnage au plus près de sa personnalité. Être soi-même comme dans un documentaire et jouer comme dans une fiction! Et c’est dans l’espace rigoureusement délimité des territoires filmés que tout se passe, que rien ne se passe, sinon le déroulement exténuant du temps quotidien.

Le réalisateur islandais, ayant réalisé deux longs métrages, «Volcano» en 2002 et «Sparrows» en 2015, revendique la construction d’un récit qui échappe résolument aux actes canoniques de la dramaturgie. La ligne narrative du film est tendue et fragmentaire, composée de micro-récits indépendants les uns des autres, qui à la manière des pièces d’un puzzle font progressivement surgir un tableau d’une densité impressionnante. Le premier plan en impose, qui se révèle être une subtile mise en abîme de l’entier du film. Paysage montagneux enneigé en plan très large: des sauveteurs entrent à gauche et à droite du cadre et avancent en ligne dans la profondeur du terrain. En silence, de plus en plus nombreux, ils pratiquent une espèce de battue, pris dans une recherche dont on ne connaîtra pas l’objet. L’entreprise de «Bergmàl» – «Echo» consiste ainsi opiniâtrement en la recherche de marques significatives de l’activité humaine au sens le plus prosaïque de ses états.

D’emblée, les choix esthétiques radicaux sont donnés en partage au spectateur, mis en demeure de tisser un parcours de réflexion et d’émotion à sa mesure. Plans fixes, visibilité de la profondeur de champ, durée épanchée pour distinguer l’enjeu thématique de l’action comme ses mille détails, qui lui confèrent son authenticité par-delà la marque de la mise en scène. Remarquable également est la façon qu’a le cinéaste d’inventer la bonne distance à laquelle filmer les corps et les décors, de leur conférer une présence à leur juste place, celle qui fait sens dans la cohérence finale du film.

C’est le temps de Noël en Islande, minuscule pays du Nord dont on comprend qu’il est à dimension universelle. Fin d’une année et célébration de la nouvelle… Les lieux où s’accomplit la vie au jour le jour, liste non exhaustive: l’église où est déposé le cercueil d’un enfant (est-ce lui que cherchaient les secouristes?), la piscine pour gymnastique aquatique, le musée ornithologique aux vitrines polies avec soin, le chantier abandonné par des ouvriers grévistes, le tunnel de lavage pour voitures (récurrence du thème de la propreté), embouteillage automobile et vives engueulades, l’émigrant dépaysé au téléphone lointain, les nourritures invendues jetées par chariots entiers, le bûcher de Noël pour grand feu de joie, l’autre feu, celui de la maison sur fond de malversations immobilières, la fête familiale de Noël avec grand-maman portant un casque de réalité virtuelle sur les yeux… Le réalisateur et sa famille font partie de la distribution! Quelques éclats de dialogues émaillent les rapports sociaux, des voix sont audibles ici et là. Ces mondes sont rendus en des plans-séquences (un oxymore!) chers à André Bazin, qui en inventa l’expression en 1949 à propos du cinéma d’Orson Welles. Frontalement ou obliquement, les prises de vues sont conçues pour densifier le réel et en extraire une architecture signifiante. La réalité est alors rendue à sa pertinence première: le champ se suffit à lui-même et n’appelle aucun hors champ. Il en va d’une mise en scène centripète orchestrée sous contrôle rigoureux et tout à la fois laissée selon le réalisateur à l’improvisation. C’est toute l’attention qui est requise pour prendre la dimension de la banalité obtuse et quotidienne, alors que chaque tableau garde par-devers lui ses énigmes, ses points aveugles.

Ce film, qui prend place dans les gestes les plus contemporains du cinéma actuel, décentre le regard à l’endroit de ce qui fait le lit du mode de vie et ses valeurs établies. Il décentre le centre pour y repérer les parts d’ombres, les dimensions maudites liées aux peurs archaïques, aux solitudes individuelles et collectives. Le film lézarde le «gestus» de la vie de tous les jours, ses certitudes enkystées et ses bonheurs ripolinés. Il dessille le regard et construit cette évidence qui saute aux yeux, une sorte de vérité: «L’évidence est ce qui fait qu’on ne peut pas voir (ou concevoir) une idée vraie sans que la vérité ne nous en saute aux yeux» (Nicolas Grimaldi). Ainsi s’achève le film, en cette vérité de la proue d’un navire défiant la menace des vagues d’un océan obscur – ne pas sombrer et faire acte de cinéma dans sa possibilité de catharsis. – Jean Perret, Filmexplorer

Images: © Xenix Filmdistribution GmbH