Ne croyez surtout pas que je hurle

Frank Beauvais, 2019, France, DCP, version originale française, 75', 16/16 ans

Toujours à l'affiche

Description

Il y a, chez certains artistes autofictifs, une réticence à l’impudeur, quelque chose qui résiste à tout dire, qui préfère choisir le biais. Chez Frank Beauvais, ce voile de pudeur s’appelle la cinéphilie. «Ne croyez surtout pas que je hurle» est le récit intime de sa retraite dans la forêt alsacienne. Le réalisateur s’est retrouvé là par amour, par volonté commune de vivre mieux et loin de Paris, comme devraient le faire tous les amoureux.

Après la rupture, l’exil devient subi, et l’appartement planté au milieu de nulle part, après avoir été un havre, devient l’endroit idéal pour recueillir un long tunnel d’abattement. D’avril à octobre 2016, si Frank Beauvais a vécu, il a surtout visionné quatre cents films. Telle une forme qui naît de l’informe, «Ne croyez surtout pas que je hurle» émerge d’une gluante dépression cinéphilique, puisqu’il se compose uniquement d’extraits tirés de ces centaines de films vus sur lesquels se dépose, dans une voix off ininterrompue (comme si la peur du vide la guettait), le récit de cette période découragée et ponctuée d’événements tragiques ou anodins: la mort subite d’un père devant «Le ciel est à vous» de Jean Grémillon, les fantômes d’anciennes amours, le fracas de l’actualité auquel même la plus monacale des retraites n’échappe pas.

Le réel (sa bêtise, sa violence, son insignifiance) semble épuiser Beauvais, qui a choisi de s’intoxiquer aux œuvres d’art comme manière de faire reculer ce qui s’effondre. On sait que c’est l’une des définitions possibles de la cinéphilie, lorsqu’elle atteint ce degré-là de compulsion: elle devient un endroit d’irresponsabilité où l’on confie son existence aux films, une manière de ne pas vivre sa vie, de s’endormir les yeux ouverts.

Les extraits choisis sont frappants: parfois des à-côtés de l’action, des ébauches de gestes, très peu de figures humaines, beaucoup de mains, de pieds, des paysages, des détails saillants dont on se dit sans cesse: mais qui a pu filmer ça? Et à quel moment et pour dire quoi? Beauvais récolte tout ce qui chute de la narration, il cherche dans les coins, là où le réel vibre sans embêter les acteurs. Pas de plans iconiques, pas de vedettes: plutôt une encyclopédie de gestes et d’objets qui révèle l’intuition que tout a déjà été filmé, et qu’on peut donc aisément aller habiter les images. «Ne croyez surtout pas que je hurle» révèle aussi que le cinéma vient, pour certains, assouvir une pulsion de réel. Cela peut fasciner, cette idée que le cinéma enregistre un monde dont nous sommes absents, un monde sans nous et qui fonctionne quand même.

Le rapport qu’entretient le texte à l’image est multiple: Beauvais s’amuse par moments à être illustratif, mais pour mieux constater toute la distance qui sépare son récit de l’image. Cet écart est justement l’endroit où se joue le film: souvent cette distance se veut comique, parfois l’image commente ou dramatise le texte, révèle l’opinion cachée du réalisateur. D’autres fois, souvent, le rapport est plus lâche: le texte et l’image se laissent tranquilles, vivent leur vie chacun de leur côté: le cinéma dans un coin, la vie de Frank Beauvais de l’autre. Mais le spectateur, lui, cherche inlassablement un rapport, essaie de réduire la distance entre le fil du réel et celui de l’image. Le tragique réside peut-être, comme une version tronquée de la phrase de Lacan, dans le fait qu’il n’y a pas de rapport.

Difficile de ne pas penser au travail entêté et labyrinthique qu’a dû demander «Ne croyez surtout pas que je hurle», dont le montage et la recherche permanente d’une pertinence même vague entre texte et image ont sans doute épuisé un réalisateur (et son monteur) qui l’était déjà. Mais de cette cuisine interne ressort peut-être la plus belle idée: celle d’un effort monstre, d’une action par laquelle Frank Beauvais se sauve de la dépression et de lui-même. Mais aussi de la cinéphilie: si celle-ci a mis à distance le réel, le texte a mis à distance la cinéphilie, notre héros blessé a manipulé les images. «Ne croyez surtout pas que je hurle», parce qu’il est récit et retour sur, contient en lui-même une guérison tacite, une lumière et une joie qui n’ont pas besoin de se dire (ni de se hurler), puisqu’elles se font. – Murielle Joudet, Les Inrockuptibles

 

Images: © Capricci