Il Buco

Michelangelo Frammartino, 2021, Italie/France/Allemagne, DCP, version originale italienne sous-titrée français, 93', 16/16 ans

MA à 18:15

Description

Ce n’est pas peu dire qu’on attendait de pied ferme le retour de Michelangelo Frammartino, puisque ce sont onze années qui se sont écoulées depuis son précédent film, «Le quattro volte», et dix-huit ans depuis celui d’avant, le tout aussi formidable «Il dono». Il a fallu être patient pour enfin pouvoir découvrir «Il Buco», aussi patients que les spéléologues du film avançant, sans savoir à quoi s’attendre, dans les tréfonds d’une grotte inexplorée. Cette grotte, c’est l’abismo del Bifurto, située en Calabre et explorée pour la première fois en 1961. C’est cette exploration que Frammartino porte à l’écran, mais le terme reconstitution de rend pas justice à l’ambition et la singularité artistique de son entreprise.

Ni clairement fiction ou documentaire, «Il Buco» est tout d’abord un film sans dialogues. Il y a bel et bien des acteurs dans le film, mais peut-on réellement dire qu’ils interprètent des personnages à proprement parler quand ils sont privés de toute contextualisation narrative (ils n’ont ni nom ni histoire) et qu’ils n’ont pas plus d’importance que les autres éléments de la nature autour d’eux? Cette formule, presque magique, était déjà celle des précédents films du cinéaste. Sa caméra suit les explorateurs sous la surface de la terre (les claustrophobes sont prévenus), capte leur avancée de façon factuelle, mais filme tout autant la vie paisible qui suit son cycle naturel et placide à la surface: des fourmis marchant parmi les herbes, un vieil homme qui se meurt, des nuages qui s’en vont au loin. A la surface, l’entrée de la grotte n’a l’air que d’une faille presque invisible. Le monde, lui, continue de tourner, et il faut effectivement un sacré talent poétique pour le mettre en scène.

Les costumes et les accessoires (harnais, bougies) sont les seuls indices qu’«Il Buco» se situe dans les années 60. C’est suffisamment discret qu’on se demanderait presque par moments pourquoi Frammartino a pris la peine de situer son film dans le passé. Ce décalage participe pourtant à son impressionnant travail sur les échelles. Les paysages à l’intérieur et l’extérieur de la grotte n’ont pas changé depuis des siècles. Y juxtaposer des tenues ne correspondant qu’à un point ponctuel et révolu de l’histoire humaine crée un vertige plus puissant encore que des habits contemporains. En filmant cette grotte, Frammartino met en scène plusieurs gouffres, plus immenses encore: celui entre l’homme et la nature, le passé et le présent, le connu et l’inconnu, le monde prosaïque et le monde invisible. – Gregory Coutaut, Le Polyester

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