Bad Luck Banging or Loony Porn

Radu Jude, 2021, Roumanie/Luxembourg/Tchéquie/Croatie/Suisse/Royaume-Uni, DCP, version originale roumaine sous-titrée français, 106', 18/18 ans

JE à 18:15 | SA à 16:30 | DI à 20:30 | LU à 18:15

Description

L’Ours d’or de la Berlinale 2021, décerné à «Bad Luck Banging or Loony Porn», a récompensé avec une pertinence suffisamment extraordinaire pour être saluée un film témoin de notre temps, ainsi que le talent exceptionnel de Radu Jude, réalisateur roumain né en 1977 et déjà auteur d’une œuvre protéiforme, constituée de films de fiction, d’essais cinématographiques, de courts métrages et de documentaire. Malgré la multiplicité des supports et des genres, le travail de Radu Jude ne cesse d’explorer le même sillon et s’articule autour d’un seul sujet: celui de l’histoire de la Roumanie, passée ou récente. Mais les investigations de Jude vont bien au-delà des conséquences de la fin de l’ère communiste et de l’apparition d’un néo-libéralisme sauvage dans son pays. En utilisant les tons de la comédie et sans suivre une narration classique, ce nouveau film structuré en trois parties distinctes est dédié au thème de l’intimité à l’ère d’internet et offre au cinéaste l’occasion d’explorer la confusion de la société contemporaine, en particulier celle de l’Est de l’Europe post-totalitaire.

Son nouveau film propose une réflexion d’une grande intelligence sur le monde dans lequel nous vivons, et dresse un constat à la fois drôle et apocalyptique d’une époque en proie à une défaite de la raison à peu près totale. La ville de Bucarest telle qu’elle est filmée dans «Bad Luck Banging or Loony Porn» offre la vision cauchemardesque d’une post-modernité en phase terminale et d’une société capitaliste plongée dans le chaos, entre vulgarité, misère et consumérisme débridé. «Bad Luck Banging or Loony Porn» raconte l’histoire d’une jeune enseignante qui est stigmatisée lorsqu’une vidéo d’elle et de son mari filmés durant une relation sexuelle apparait en ligne. Le film débute par la fameuse sex-tape montrée dans son intégralité et sa trivialité. Les ébats sexuels filmés du couple semblent bien innocents et candides en comparaisons des panneaux publicitaires ou les affiches électorales qui polluent un paysage urbain déjà bien dégradé. Il suffit à Jude de trimbaler une caméra faussement candide dans les rues de Bucarest pour constater à quel point les signaux pornographiques ont contaminé les images de l’espace public. Le film se poursuit en effet par une traversée à pied de la capitale roumaine. La professeure emprunte son trajet habituel pour rejoindre son école et prend conscience au téléphone que la vidéo, postée sur les réseaux sociaux par une personne indélicate, est devenue virale. La dernière partie met en scène la confrontation entre la professeure, la proviseure du lycée et les parents d’élèves, bien décidés pour la plupart à sanctionner l’enseignante pour des raisons de moralité. On assiste alors à un véritable tribunal d’inquisition, où des représentants de la bourgeoisie roumaine laissent éclater leur bêtise crasse, leur hypocrisie et leurs réflexes réactionnaires devant la jeune femme bien décidée à leur tenir tête et détruire un à un leurs argumentations vaseuses.

Entre ces deux blocs de temps, Jude insère une partie centrale, la plus expérimentale, totalement inattendue: un abécédaire constitué d’images d’archives empruntées à la télévision, la publicité ou d’autres sources extrêmement variées qui évoque de A à Z, avec un humour ravageur, tous les lieux communs et fixations de notre époque, sans oublier de nous rappeler certaines des pages les plus honteuses du XXème siècle. Avec ses collages et raccourcis provocateurs, Jude se montre alors l’égal d’un Godard ou d’un Houellebecq, réactualise le dictionnaire des idées reçues de Flaubert et parvient à nous sidérer par son invention formelle et l’insolence de son propos.

Radu Jude réussit un formidable pamphlet qui parvient à être à la fois un reflet de notre époque immédiate et sa plus pertinente analyse. Le film a été tourné en pleine crise sanitaire et tous les comédiens portent un masque chirurgical du début à la fin. Dans ce monde sans visage ni contact physique dans lequel nous vivons aujourd’hui, Radu Jude continue de célébrer la vie, l’amour et le désir, en plaçant le corps au centre de sa mise en scène, comme dans ses films précédents. La comédienne principale, Katia Pascariu, se révèle admirable et livre une performance héroïque, et même super-héroïque si l’on se réfère à la séquence finale, jeu de massacre hilarant et explosif qui balaie d’un geste rageur toute la connerie contemporaine. Le cinéaste Nadav Lapid, qui était membre du jury de la Berlinale, a parlé d’un film « sauvage et libre » au sujet de «Bad Luck Banging or Loony Porn». Nul doute qu’il a reconnu dans l’œuvre critique et iconoclaste de Radu Jude une création cinématographique aussi radicale et inspirée que son propre film, «Synonymes». – Olivier Père, ARTE.tv

Images @ Xenix Film