Les Cinq Diables

Léa Mysius, 2022, France, DCP, version originale française, 97', 16/16 ans

Reprise le 28 septembre

Description

«Est-ce que tu m’aimais avant que j’existe?», demande Vicky, 9 ans, à sa mère qu’elle adore, qu’elle adule et ne quitte pas d’une semelle, sauf pour aller à l’école. Vicky et Joanne sont toujours ensemble. À la piscine municipale, où Joanne est maître-nageuse. Au lac, où Vicky enduit sa mère de graisse pour la protéger du froid, et surveille à la minute près le temps de la baignade dans une eau à 7°. À la maison, où la petite s’endort agrippée aux cheveux de sa génitrice. Un duo. Un couple.

Pourtant, il y a un père, Jimmy. La photo du mariage est bien en vue dans le bureau de Joanne. Et dans leur pavillon, des lettres colorées sur le frigo célèbrent 10 ans d’amour... Jimmy est noir, Vicky est métis, et à l’école, avec sa coiffure afro, l’enfant, solitaire et renfermée, se fait traiter de «brosse à cul, brosse à chiottes». Dans la maison de Papou, le père de Joanne, il n’y a que la photo de celle-ci en Miss Rhône-Alpes tout sourire, qui trône sur la cheminée. C’est à ce genre de détails qu’on voit que le racisme ordinaire est bien tenace, dans ce coin reculé de France comme ailleurs.

Et de détails, le scénario des «Cinq Diables», cosigné par la réalisatrice et son chef-opérateur, Paul Guilhaume, en est rempli. Ils se révèlent au détour d’une image dense, saturée de couleurs vives ou adoucie de teintes hivernales. Mais rien ne fait trop-plein, ici. Tout coule et s’insinue. Sensuel, le film se déploie et nous happe. Nous envoûte quand il devient furieux, baroque et étrange.

[...]

Il y a de la magie dans l’air, Vicky ramasse des champignons qui sentent «le moisi et l’haleine de l’animal qui l’a mangé», elle fabrique des fragrances et tente de restituer dans des bocaux étiquetés l’odeur de sa mère. Et lorsque débarque la sœur de son père, sa tante Julia, qu’elle n’a jamais vue, que tout le village semble détester et que son grand-père appelle élégamment «la gouine pyromane», non seulement Vicky, en refabriquant son odeur, se promène dans le passé, mais elle y agit. De toutes les forces de sa volonté d’être.

La petite Sally Dramé est époustouflante en Vicky, diablotin énamouré qui traverse le film et le porte. À ses côtés, Adèle Exarchopoulos est d’une présence tellurique sidérante en mère parfaite et amoureuse contrariée. Mais toute la distribution mérite mention, de Swala Emati à Moustapha Mbengue, en passant par Daphné Patakia et Patrick Bouchitey. Le son organique de Yolande Decarsin et la musique idoine de Florencia Di Concilio, agrémentés de standards tels «Total Eclipse of The Heart» de Bonnie Tyler ou «Me and The Devil» de Soap & Skin, nappent cet écrin de timbres ensorcelants.

Après avoir coécrit avec Arnaud Desplechin («Les Fantômes d’Ismaël», puis «Roubaix une lumière»), Stefano Savona («Samouni Road»), Jacques Audiard («Les Olympiades») et Claire Denis («Stars at Noon») et signé en 2018 son premier long-métrage, «Ava», qui racontait le dernier été d’une adolescente sur le point de perdre la vue, Léa Mysius signe un deuxième film foisonnant et majestueux. Elle développe ici son intrigue – drame intimiste mêlé de fantastique – autour d’un autre sens, l’odorat. «Les Cinq Diables» du titre évoquent évidemment les cinq sens, et aussi le quintette des protagonistes en présence. Mais c’est d’abord le nom du centre sportif abritant le gymnase et la piscine. Le film est à la fois chargé et simple, sombre et lumineux. On y trouve son chemin comme on veut, à travers l’amour fou de Vicky pour Joanne, le passé qui ressurgit, le vaudou et la magie noire, ou simplement l’histoire d’une vie qui n’est pas allée où elle voulait, mais a trouvé, à la place, un trésor de petite fille singulière. – Isabelle Danel, Bande à part

Images © Filmcoopi