Le retour des hirondelles

Ruijun Li, 2022, Chine, DCP, version originale chinoise sous-titrée français et allemand, 133', 16/16 ans

MA à 18:00

Description

C’est un grand film chinois qui nous arrive grâce au distributeur Trigon. La Chine de Xi Jinping peut devenir un épouvantail pour tout démocrate qui se respecte et son tour de vis idéologique frapper les artistes de plein fouet, les plus doués et déterminés parviennent toujours à y trouver moyen de s’exprimer. Né en 1983 et déjà à son sixième long métrage (après notamment «Fly with the Crane», Venise 2012, et «Walking Past the Future», Cannes 2017), Li Ruijun en fournit une nouvelle preuve.

Sans doute faudrait-il commencer à parler de «septième génération» à propos de ce cinéaste, après la glorieuse sixième composée d’aînés tous nés entre 1960 et 1970. Mais de fait, son film s’inscrit dans la droite lignée de leur chef de file Jia Zhangke («Platform», «A Touch of Sin», etc.), présentant à la fois une observation critique de l’évolution de la société et une rare tenue formelle. Sa particularité est plutôt de venir de la province du Gansu, dans un nord-ouest menacé de désertification, et de s’attacher au sort de sa population rurale poussée à l’exode. Une évolution inéluctable, voulue par le grand plan contre l’extrême pauvreté récemment achevé par l’État chinois.

Ce récit se situe un peu avant cette «victoire historique» triomphalement décrétée en 2020. Tout commence par un mariage arrangé entre deux familles pour se débarrasser de parents encombrants: Youtie Ma, un paysan qui n’a pas trouvé d’épouse, et Guiying, une femme stérile, incontinente et boiteuse suite à de mauvais traitements. Contre toute attente, alors même que la cohabitation forcée commence assez mal, ces deux-là vont apprendre à s’aimer, suscitant même de l’envie alentour. Mais leur quotidien est fait de dur labeur sur un lopin de terre, avec la seule aide d’un âne docile. [...]

Quand un film parvient à vous captiver avec si peu d’action, c’est qu’il s’agit de vrai cinéma. La beauté de la lumière et des cadrages subjugue, l’apparente simplicité confère de l’importance aux détails, et dès qu’un peu de tendresse apparaît, elle touche vraiment. Ainsi, voir Youtie décrocher une pauvre décoration de papier à chaque départ ou s’inquiéter du sort des hirondelles (d’où le titre français, chargé d’un espoir à contresens de l’original «Retour à la poussière») fend le cœur. Mine de rien, la critique sociale et politique est omniprésente, dénonçant une planification décidée ailleurs, l’appât du gain, la corruption et l’exploitation des plus pauvres. […]

Comme devant «La Vie moderne» de Raymond Depardon ou «Le Démantèlement» de Sébastien Pilote, on a beau savoir qu’il n’est pas vraiment de retour possible, cet adieu poignant à un mode de vie qui a traversé les âges laisse songeur et contient en lui-même une puissante interrogation. Après avoir apparemment cru en l’innocuité d’un tel film, la censure chinoise ne s’y est pas trompée, qui vient de s’abattre pour empêcher sa diffusion. – Norbert Creutz, Le Temps

Images © trigon-film